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Ma langue n'existe pas!

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Ma langue n'existe pas!
« le: 29 mars 2017 à 02:59:28 »


Ghiles El Kadi et moi sommes assis dans un café à Finsbury Park, à Londres, où se trouve une importante communauté algérienne. Aujourd'hui il n'a pas de cours pour son master en économie à l'Université de Westminster. Parfois, je viens ici prendre un sandwich merguez et parler de foot.

Ghiles est une espèce rare : un footballeur avec une qualification d'enseignement supérieur. Il a joué en Algérie pour El Harrach dans la division 1 et les U21s nationaux, mais la frustration causée par la corruption et la violence entourant le sport l'a forcé à tourner le dos au football professionnel. Contrairement à beaucoup de mes coéquipiers, j'avais un diplôme en finance, alors j'avais un autre choix de carrière.

Dans l'Algérie socialiste-autocratique, l'un des moyens d'acheter la paix sociale est de rendre l'enseignement supérieur universel. Pourtant, cet échappatoire est un obstacle pour les coéquipiers de Ghiles. Cela est dû au fait que l'enseignement supérieur est offert en français, et parfois en arabe littéraire, deux langues qui ne sont pas maîtrisées par la majorité de la population algérienne. "J'ai grandi en parlant français et darja, contrairement à beaucoup d'Algériens qui ne parlent que darja."

Darja, ou darija, ou même algérien, est pour certains une forme d'arabe dialectal, pour d'autres une langue à part entière. Ce qui est indéniable, c'est sa domination de la sphère linguistique à travers le Maghreb- le Maroc, l'Algérie et la Tunisie- où la langue est mutuellement intelligible et parlée par près de 80 millions de personnes.

Nous apprenons à lire et à écrire l'arabe classique à l'école, mais nous parlons à nos parents à la maison et aux amis dans la rue en darja, une langue qui varie énormément de l'arabe classique ou fus'ha, explique Samy Firad, étudiant en architecture à l'Université de Blida.

Il est donc normal que le saut du lycée à l'université après le baccalauréat soit assez bouleversant en termes de langue, soit parce que vous suivez un cours en français académique, comme le mien, soit en arabe académique, comme les Sciences politiques.

Un tel décalage doit son explication à l'histoire. L'Algérie reconnaît deux langues officielles, l'arabe et plus récemment le tamazight. Compte tenu de son passé colonial, le français est également largement parlé et, comme pour perpétuer cet héritage colonial, il sert de fait aujourd'hui de ligne de démarcation sociale en raison de son association avec l'enseignement supérieur. On pourrait en dire autant de la fus'ha.

Beaucoup d'Algériens qui ne parlent pas souvent l'arabe trouveraient plus difficile qu'un Égyptien ou un Jordanien de tenir une conversation avec quelqu'un du Golfe par exemple. Pourtant, même l'élite politique du pays, pour qui la correspondance publique en arabe est obligatoire, a des difficultés à l'utiliser. Abdelmalek Sellal, le Premier ministre, tâtonne dans les discours publics tenus en arabe. Il y a aussi l'exemple de Mounia Meslem, ministre de la Solidarité nationale, qui a fini par recourir au français pour suggérer que les femmes mariées algériennes donnent leurs salaires à l'État étant donné que leurs maris peuvent les soutenir financièrement.

En effet, les différences entre l'arabe littéraire et la darja vernaculaire sont frappantes. Le vocabulaire reflète l'histoire culturellement riche et diversifiée de l'Algérie.

En plus des mots arabes qui ont tendance à être raccourcis (comme "wAssat" en arabe, "wast" en darja signifiant "milieu"), beaucoup de mots en darja sont influencés par le tamazight comme "Arouah" qui veut dire "viens", et les mots français comme "dossier", le pluriel duquel est alors arabisé en "dawasa". La darja est également grammaticalement différente. Plutôt que le préfixe la et ses négations correspondantes dans fus'ha, la négation en darja commence par ma et finit par sh. Par exemple, 'tu ne me réponds pas' se dit "mat'répondilish". Notez l'influence du français.

Les arguments visant à démontrer la distinction de la Darja vont toutefois plus loin. Abdou Elimam, professeur de linguistique à l'ENSET, Oran affirme que le maghribi (darja) trouve son origine non en arabe mais en punique, la langue de Carthage. En fait, l'arabe était exogène à l'Afrique du Nord, et s'est propagé depuis le Moyen-Orient parallèlement à l'extension du califat, conduisant à une islamisation et une arabisation de la région.

Si la religion a réussi à se propager, la langue a rencontré une résistance plus forte, comme peuvent en attester les Berbères par leur défense féroce du tamazight. Pourtant, l la darja, de par sa nature hybride, a toujours été subordonnée à "l'arabe pur". Nonobstant les théories des débuts puniques, la prétention de la darja à être une langue indépendante réside dans son rôle clé dans la recherche d'une identité algérienne.

Après l'indépendance en 1962 et son accession au pouvoir en 1965, le président Houari Boumediene a continué à souligner la notion d'unité du peuple algérien, évidente dans la maxime répétée en boucle l'arabe est ma langue, l'Algérie mon pays, l'Islam ma religion (l'arabe est ma langue, l'Algérie mon pays, et l'Islam ma religion).

Cette notion forcée d'homogénéité a servi à unifier des groupes disparates sous la bannière unique du Front de Libération Nationale (FLN) contre la colonisation française, puis sous la bannière du nationalisme arabe. Mais en 1988, les inégalités socioéconomiques chroniques causées par un gouvernement qui ne parlait même pas officiellement la même langue que ses citoyens ont nourri un profond sentiment de hogra (darja pour une grave injustice, désillusion et ressentiment).

En octobre 1988, le peuple s'est rebellé. En décembre 1991, après le premier tour des élections nouvellement établies, le Front islamique du salut (FIS) a remporté une victoire écrasante. En janvier 1992, avant le deuxième tour, l'armée a annulé la démocratie.

Le FIS s'est peut-être vu comme l'héritier légitime de la révolution. Ses politiques prometteuses de rétribution socio-économique enrobées d'un islamisme égalitaire ont convaincu une population qui se sentait colonisée pour la deuxième fois. Comme Donald Trump l'a montré, un langage simple, répétitif et facile à comprendre peut captiver des millions. Ce style démotique était un outil du FIS, en particulier Ali Belhadj, l'un des dirigeants du parti.

Un langage plus facile à comprendre est considéré comme plus véridique: voici donc un parti qui a réussi à articuler l'hogra en darja. Les dirigeants du FIS évitaient aussi les costumes, préférant des djallabas d'usage quotidien, et tenaient des rassemblements politiques dans les stades de football. Le fait qu'ils parvenaient à remplir ces stades confirme leur puissance oratoire.

Une grande partie de l'attrait du FIS résidait dans leur capacité à délivrer un message qui résonnait avec une population qui avait du mal à communiquer. Ainsi, la darja a permis aux Algériens de comprendre les problèmes algériens en cherchant des solutions algériennes.

Cependant, après avoir été exclu du processus politique, le FIS a exploité son rapport avec les Algériens et exprimé ce que beaucoup interpréteront comme étant des principes violents. Pour retrouver sa légitimité, en janvier 1992, l'armée a demandé à Mohamed Boudiaf, un ancien chef du FLN, de devenir président.

Populaire auprès des Algériens parce qu'il luttait énergiquement contre la corruption et s'adressait à eux en darja (la première fois pour un président), il fut assassiné seulement 5 mois plus tard. La décennie noire a suivi, une décennie de violence politique où les atrocités commises tant par les terroristes que par les autorités de l'État a éteint l'âme d'au moins 200 000 personnes.

Chaque fois qu'une personnalité populaire semblait représenter les Algériens, elle était écartée du pouvoir. Cela a nourri indirectement la conviction que la darja était une langue indésirable, illégitime et clandestine qui appartenait à la rue, impropre à des fins officielles. Même le FIS a parlé en fus'ha en citant le Koran, la "parole officielle de Dieu".

Aujourd'hui, les médias modernes ont permis à la darja de se libérer des entraves de la censure imposées aux générations précédentes. La radio et la télé satellite offrent un éventail de chaînes privées qui diffusent en darja. Les superstars internationales Cheb Mami & Khaled chantent en darja.

La darja est écrit dans des textes et sur Facebook avec un alphabet qui inclut des caractères latins et des nombres comme 3, 7 et 9 afin de noter les sons que les langues latines ne prononcent pas. Il y a des dictionnaires darja-français, et la langue est même enseignée dans un centre à Alger. Cette multitude de plateformes devrait contribuer considérablement à la normalisation d'une langue qui, précédemment, était uniquement diffusée par voie orale. Or, ce n'est pas si simple que ça.

"Que tu le veuilles ou non, la darja n'existe pas". Ça a été l'étrange déclaration de l'un de mes cousins lorsque je lui ai demandé ce qu'il pensait de l'utilisation de la fus'ha en classe avec ses enseignants, mais de la darja dans la cour de récréation avec ses amis. Cela illustre le complexe d'infériorité qu'ont les Algériens à l'égard de leur langue la plus parlée, et met en évidence la schizophrénie linguistique que beaucoup d'Algériens ont été conditionnés à ressentir pendant de plus de 50 ans de politiques d'unité.

En effet, Khaoula Taleb Ibrahimi, professeure de linguistique à l'Université d'Alger 2, affirme qu'"il est mauvais de dire aux enfants qui commencent l'école que la langue qu'ils parlent est correcte ou incorrecte car notre langue maternelle est vitale pour transférer les valeurs essentielles à la formation d'une personnalité. Cela fait partie de notre conscience. Cela a des effets psychologiques qui créent un vide identitaire parfois comblé par des extrémismes de nature linguistique, culturelle ou religieuse". Pensez à la décennie noire.

Le français et le fus'ha dominent les sphères politique, économique et culturelle en Algérie. Ce sont des langues "prestigieuses" qui ont été, et continuent d'être, imposées aux citoyens par les classes dirigeantes. La darja, quant à elle, a été entachée par la vulgarité et le paupérisme et son importance culturelle et historique continuellement minée, affectant de façon perverse la dignité de ses locuteurs.

Il est temps que cette impasse psychologique soit surmontée, car le français et l'arabe ne délogeront jamais la darja comme langue maternelle de la plupart des Algériens. C'est l'affirmation d'une identité algérienne qui, malgré les emprunts d'autres langues et cultures, a développé sa propre identité linguistique.

"Je dirais que la darja est ma première langue, celle que je parle naturellement et avec laquelle je suis la plus à l'aise", me dit Ghiles. Et pourtant, selon tous les formulaires qu'il a dû remplir, il ne parle que l'arabe, le français et l'anglais couramment. "Pour moi, cela définit ce que veut dire être un Algérien". Je suis d'accord avec lui, "3andek lha9" ("tu as raison").




 

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